Anny Duperey : « Je suis la revanche de ma mère »

04/12/2017

À l’âge de 8 ans, Anny Duperey découvre ses parents morts, asphyxiés dansle pavillon familial à Sotteville-lès-Rouen.Sa tante et deux professeurs vont être ses anges gardiens et la guider vers sa vie d’artiste. Sans souvenir mais grâce à ses intuitions, elle va réaliser le rêve de sa mère (1).

    Dès que l’on évoque votre nom, on parle d’une carrière bien remplie. Qu’est-ce que vous avez le mieux réussi ?

    Anny Duperey : « En dehors de mes enfants et en restant sur le seul plan professionnel, je crois que c’est mon livre « Le voile noir » (2). Je suis en fait en train d’admettre que l’écriture est l’activité qui prévaut dans ma vie, même si cela n’a pas été mon activité principale. L’écriture est le fil le plus constant de ma vie. J’ai longtemps dit que je n’étais pas écrivain parce que je n’écrivais pas tous les jours, parce que je ne faisais pas que cela et à l’arrivée je constate que cette action d’écrire n’a jamais cessé depuis ma jeunesse. »

    Vous êtes comédienne, peintre, écrivain, danseuse... Pourtant en vous lisant on comprend que votre fascination, c’est le cirque. Pourquoi ?

    « Il y a quelque chose d’atavique là-dessous... Cela m’a été transmis assez mystérieusement par mes grands-parents qui travaillaient au cirque d’Elbeuf et par ma mère qui avait fréquenté ce milieu. Il y a toujours eu en moi une attirance pour le cirque, pour le music-hall, pour le cabaret, sans raison consciente. Et le cirque d’Elbeuf faisait aussi du music-hall, organisait des combats de boxe et des meetings politiques. Jaurès y a réuni 3 000 personnes ! Mais on ne m’a pas transmis les clés du cirque. C’était tu. Le mot cirque, c’était juste un mot d’enfance. J’ai compris plus tard, car personne n’a pu me l’expliquer que la famille avait travaillé au cirque. Quand j’ai fait mon fameux numéro de trapèze au gala de l’union des artistes, je ne savais pas tout cela... »

    Vous êtes devenue artiste par hasard, par destin, par drame ?

    « Je crois par destin. Car je viens quand même d’une famille qui avait un sens artistique. Mon père était photographe, ma mère également jusqu’à ce que je naisse, mon grand-père était projectionniste faisant lui-même des films. Il y avait une vraie tendance. »

    Vous étiez très bonne élève en français mais mauvaise en calcul. Mais vous aviez des anges gardiens...

    « En quatrième, on a voulu me faire retripler car j’étais mauvaise en calcul... J’avais la taille que je fais maintenant, 1,73 m, et j’étais avec des gamines de trois ans de moins qui m’arrivaient à la pointe des seins. Et comme j’avais de grandes jambes, on m’a installé au fond de la classe, sur une estrade ! Mes professeurs de dessin et de français ont tout compris et ont suggéré à ma tante une orientation vers les beaux-arts et le théâtre.

    « Je n’ai jamais été harcelée, je fichais un peu la trouilleaux hommes »

    Ma tante a tout fait pour me prendre en charge. Elle m’a expliqué qu’elle était la meilleure amie de ma mère.

    J’ai compris par la suite que j’étais sa revanche, car comme ma mère qui a dû renoncer à toute carrière dès que je suis née, elle a dû quitter tous ses rêves, à 11 ans, pour aller servir au bistrot, pour que ses frères fassent des études. Cela me semble logique que ces femmes « sacrifiées » aient été mes anges au-dessus de ma tête, pour me pousser à faire ce qu’elles n’ont pas pu faire. Cela se passait en plus dans des milieux simples, sans crèche et sans nounou... ça m’a rendue certainement un peu militante, un peu féministe mais pas de manière acharnée. »

    Vous oseriez employer le mot chance ?

    « Oui, j’ai eu tellement de chance, grâce à ses anges, que je n’ai pas tellement de revanches à prendre. Ma plus grande qualité a sans doute été d’obéir, quand je les sentais bonnes, aux rencontres qu’on mettait sur mon chemin. Obéir ce n’est pas forcément être passif. Quand je choisis d’interpréter une pièce de théâtre par exemple, je ne suis jamais surprise par le succès. Il y a toujours une logique entre ce que je sens et ce qui arrive. J’appelle cela une pesée de potentiel positif. J’ai aussi des injonctions claires qui me disent de ne pas faire telle ou telle chose. »

    Vous dites que vous avez passé votre vie à vous maîtriser. Cela veut dire quoi ?

    « Se maîtriser, c’était surtout quand j’étais jeune En portant une si grande douleur que celle de la perte de mes parents, je ne pouvais me laisser aller, sinon je me serais écroulée. C’est la raison pour laquelle je ne voulais pas faire d’enfant, quand j’étais encore dans la défense totale, je ne voulais surtout par renouer la chaîne avec les dangers de perte. Je voulais que ça se finisse avec moi proprement. C’était un déni de cette continuité.

    Bernard Giraudeau (NDLR : père de ces deux enfants) m’a dit « le refus d’enfant à ce point, c’est une forme de suicide de la lignée. » Il a fallu que je m’affermisse dans mon métier et dans l’écriture pour me sentir assez forte pour arrêter d’être en défense. Avant, j’avançais d’une manière assez brute et je n’ai jamais été harcelée, car je fichais un peu la trouille aux hommes. J’avais un comportement de mec ! »

    Vous parlez de harcèlement. Que vous inspirent les révélations qui touchent particulièrement votre univers ?

    « Je trouve que c’est très bien mais il ne faut pas que cela devienne une sale manie. Ne jamais oublier que la bêtise est partout... Il ne faut pas que le moindre compliment ou clin d’œil soit interprété de manière excessive. Je déteste l’expression « balance ton porc ». D’abord parce que ce verbe est d’une vulgarité totale, ensuite parce que les porcs sont des animaux sensibles et intelligents qui valent bien mieux que cela ! »

    « chaque retour à rouen n’est jamais léger »

    Il y a tout de même un énorme paradoxe à penser que sans la mort tragique de vos parents, vous n’auriez peut-être jamais été l’héroïne d’une famille formidable ?

    « Quand je finis l’écriture du « voile noir », mon moral est peu brillant. Je rêve de faire une comédie et on m’en envoie trois, parmi lesquelles « Une famille formidable », écrite par Joël Santoni, qui a été orphelin au même âge... Alors oui, j’ai pensé qu’il y avait des anges au-dessus de ma tête qui avaient organisé tout cela ! »

    « Le rêve de ma mère », c’est une déclaration d’amour à toutes les mères ?

    « Oui, bien sûr. Beaucoup de gens me disent que ce livre fait écho à leur propre histoire, ce qui me rassure dans ma crainte d’être trop égocentrique. Plus globalement, ça pose la question du rôle de nos chers disparus dans nos vies et de leur influence. »

    Vous avez le sentiment d’être une bonne mère ?

    « Au résultat final, et malgré mes plus grands doutes, ce n’est pas trop mal. J’ai appliqué le principe de ma tante : je vous mets toutes les cartes en main, tous les moyens, mais c’est vous qui jouez. Et vous pouvez gâcher le jeu ! Vous avez la responsabilité totale de ce que vous faites. Et enfin un grand principe qui est valable pour tout : ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. C’est valable pour l’amour, l’amitié et le métier. Après, on est blindé. »

    C’est difficile pour vous de revenir à Rouen ?

    « Chaque retour à Rouen n’est pas anodin. Ce n’est jamais léger car il y a toujours des gens qui viennent à ma rencontre avec des photos de mes parents.... »

    (1) « Le rêve de ma mère » (Seuil) 208 pages 24.90 €.

    (2) « Le voile noir » (publié en 1995 au Seuil) 11,90 €. Une narration intime et juste pour parler de la mort de ses parents.

    source : paris-normandie